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Conférence de paix douce amère

Diplomates, vous avez le choix entre deux conférences internationales pour la paix : au Kazakhstan pour la Syrie, à Paris pour le Proche-Orient. Il n’y a pas photo. Se casser la tête pour départager rebelles islamistes et islamistes tout court, chercher un remplaçant moins brutal qu’Assad et quelques factions prêtes à le soutenir, résister à la pression des Russes, Iraniens, Turcs et autres Hezbollah… Ou bien se mettre autour d’une table à Paris, côtoyer des personnes distinguées et réitérer l’urgence de régler « le plus vieux conflit » en appliquant enfin la plus veille solution : deux états côte à côte en sécurité.

Faute de pouvoir assister aux délibérations, nous autres journalistes sans grade avons pu recevoir la parole élevée du ministre des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault venu présenter les conclusions formulées par des diplomates réunis dans un esprit d’amitié sincère pour les parties au conflit (au lendemain de la Conférence, qui n’a pas intéressé grand monde, des vidéos et des documents étaient disponibles sur le site du ministère).

 

Si Facebook le dit

Je n’ai pas eu de difficulté à trouver une place au deuxième rang. On parle plutôt arabe autour de moi. Je ne fréquente pas les ministères d’habitude. Moi c’est plutôt un colloque de l’UPJF, une conférence du BNVCA, un procès au Palais de justice. A part Gideon Kuntz que j’ai salué, je ne vois pas de visages familiers. Puis, une femme vient s’assoir à ma gauche, se tourne vers moi et dit : « I know you ». On s’est rencontrés il y a une dizaine de jours chez une amie journaliste. En attendant l’entrée du ministre, ma compatriote partage une information pertinente : « J’étais assise tout à l’heure à côté d’un Palestinien. Il dit que le père d’une soldate tuée à Jérusalem a écrit sur sa page Facebook, ‘What can you expect when we keep them cooped up like that ?’ » [Il faut s’y attendre quand on les enferme de la sorte] Balayant la dizaine de réactions qui se bousculent dans ma tête, je réponds en bonne journaliste : « Ca se peut. Il faudrait vérifier. » Elle hausse les épaules: « C’est Facebook. » Et je me dis : « C’est un Palestinien. » Le ministre arrive, accompagné d’une quinzaine de personnes qui restent debout, alignées devant le mur.

Appliquée à prendre des notes avec mon stylo plume dans un cahier en moleskine rouge, je n’ai même pas le plaisir d’observer le public. A part la tête dégarnie de Harlem Désir, assis devant moi. J’aurais voulu lui rappeler sa galanterie le jour de la tempête de 1990 où nous nous sommes trouvés en haut de l’Arche de la Défense à l’occasion d’une rencontre avec des délégués des pays de l’Europe centrale. Les nouvelles démocraties peut-être ? Les baies vitrées se sont brutalement ouvertes, le vent s’est engouffré dans la salle, on le voyait, c’était un vent vert pâle et terrifiant. Après de longues minutes on est venu nous guider vers un ascenseur, il fallait descendre un grand escalier, le vent était trop fort, je ne tenais pas debout, je me suis accrochée à Harlem Désir qui m’a accompagnée jusqu’à la bouche du métro. C’était une autre époque.

 

La voix du monde

Aujourd’hui aussi, changement d’époque. La hargne arrogante qui a marqué le début du siècle s’est transformée en bienveillance modérée, mesurée, tout en douceur. Tout, de la motivation jusqu’aux recommandations, des espoirs comme des inquiétudes, est trempé dans le miel de l’amitié sincère et égalitaire. Tout est unanime, tous se sont réunis dans un même esprit, tous nous avons condamné l’horrible attentat à Jérusalem et toute forme de violence et d’incitation à la violence. Mais. Mais la résolution 2334 du conseil de sécurité des Nations unies s’est exprimée contre la colonisation ; cette décision est « empreinte de la légalité internationale, c’est grave. » Pour souligner le sérieux de la condamnation, le ministre utilise une formule curieuse : « c’est la voix du monde qui s’est exprimée. »

C’est le sens de son discours. Plus de 70 pays et organisations réunis ont agi comme un être supérieur qui observe, qui pèse, qui juge, qui parle d’une voix unanime pour dire que la solution de deux états, la seule valable, est menacée. Comment faire pour renforcer l’engagement de la communauté internationale et persuader les parties au conflit de reprendre les négociations ? Car seules les négociations directes peuvent résoudre le conflit. Les bases sont connues : frontières de 1967, grandes résolutions de l’ONU et initiative arabe de 2002. Pourquoi pas les « frontières d’Auschwitz » ? Jean-Marc Ayrault aurait pu le dire ainsi d’une voix mielleuse, la voix du monde, voix de sincère amitié pour les Israéliens pour les Palestiniens, sans changer de ton, sans se remettre en question, en digne porte-parole de la communauté internationale qui dit la Loi.

 

En toute amitié

Le ministre parle de l’urgence de remettre en avant la solution de deux états, de convaincre Israéliens et Palestiniens de reprendre les négociations directes seules en mesure de régler le conflit qui dure depuis 50 ans, qui a « produit » trois guerres depuis 2006. Le Moyen-Orient ne retrouvera pas la stabilité sans paix entre Israéliens et Palestiniens, cette paix souhaitée par toute la communauté internationale. Et ainsi de suite. Que de bonnes choses. Paix, amitié et développement économique. Nous sommes prêts à aider, dit le ministre. Aider qui ? Les Palestiniens qui depuis des décennies engloutissent en corruption des aides exorbitantes ? L’Europe va-t-elle soutenir la florissante économie israélienne super high-tech qui ne demande qu’à avancer sans entrave ? Quel encouragement attendre de la France qui vote l’étiquetage des produits des « colonies » en toute amitié et pour le bien d’Israël ?

Le ministre conclut modestement : nous sommes réalistes. C’est pas à pas, petit pas à petit pas qu’on arrivera. Et résume : « le sens de cette conférence est une main tendue. »

Trois petites questions sont posées.

Le communiqué sera-t-il repris demain au Conseil européen des affaires étrangères et le 17 au Conseil de Sécurité ? Oui pour l’UE [où la Grande-Bretagne empêchera finalement son adoption] non pour l’ONU.

Vous avez dit que le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem serait une provocation. Quelle réponse est prévue si le transfert est fait ? J’en parlerai avec Rex Tillerson.

Il était question il y a quelques mois que la France reconnaisse l’Etat palestinien. Est-ce toujours d’actualité ? On ne l’a jamais dit comme ça. On n’agirait pas unilatéralement. Nous ne voulons pas de malentendu. Tout sera fait dans l’esprit de la conférence : maîtrisé, mesuré, modéré.

Et c’est fini. Gidéon, qui avait essayé en vain de poser une question, baisse le bras, dépité.

Je quitte la salle, affronte de nouveau la pluie glaciale, traverse Paris dans un bus bondé, frigorifiée, affamée (pas de petit-four ministériels pour nous) et sachant qu’il me reste à supporter encore une de ces causes perdues : le deuxième débat des primaires de la gauche. Mais d’abord un passage en flèche par i24news où j’apprends que la parole des Brits s’est exclue de la voix du monde ; ils n’ont pas signé la déclaration. Je ne sais pas si ma voisine américaine et la correspondante irlandaise qu’elle m’avait présentée étaient au courant. Le ministre, par contre…

 

Le soufflé retombe

J’avais l’impression, devant les difficultés à trouver des informations pratiques, que la redoutable Conférence était virtuelle. Rien de semblable à l’effervescence urbaine autour d’une manifestation contre la loi el Khomri. On ne ressentait aucune présence de délégations prestigieuses dans notre ville ni dans les médias.

Au lieu d’accélérer le tempo de la récente offensive diplomatique palestinienne démarrée par les résolutions de l’UNESCO visant à trancher les liens du peuple juif avec sa terre et ses lieux sacrés, la Conférence fantôme l’a sabordée. L’espoir de voir les conclusions transformées par le conseil de sécurité en résolution contraignante est semble-t-il déçu.

Le discours de clôture, comme la Conférence elle-même, est une sorte de non-lieu. Divorcé des réalités, vague et prétentieux, sans logique et sans précisions sur l’enchaînement des faits et des gestes qui ont mené le processus de paix dans l’impasse actuelle. Ce n’est pas par manque d’attentions bienveillantes de la communauté internationale que le conflit perdure. Le conflit territorial israélo-palestinien qui aurait pu être résolu par la création d’un Etat palestinien est imaginaire. Ce qui se passe et qui dure depuis plus de 50 ans, depuis plus de 1400 ans et qui produit d’innombrables guerres et atrocités c’est la vieille hostilité islamique contre le judaïsme. Ce qui se joue au Proche-Orient c’est la conquête djihadiste du 21e siècle tenue en échec par un pays juif souverain qui refuse les conseils de suicide prodigués par un ancien régime prénommé la « communauté internationale. »

On aura droit à tirer un brin de satisfaction du fiasco de la Conférence de Paris avant de faire face aux prochains épisodes de la saga. S’il est vrai qu’on crie victoire à Ramallah, on ne peut pas faire abstraction du refus catégorique des « paramètres Kerry » martelé par le dirigeant de l’OLP Mustafa Barghouti :

Limiter le droit des refugiés palestiniens à une compensation ? Inacceptable ! Ils ont le droit de rentrer chez eux. Reconnaitre Israël comme Etat juif ? Inacceptable ! Cela reviendrait à nier les droits de ses citoyens palestiniens. « L’Etat d’Israël ne peut pas être juif et démocratique en même temps », conclut Barghouti, qui parle lui aussi la voix du monde.

 

Nidra Poller est une écrivain et journaliste américaine qui vit à Paris depuis 1972. Elle a été publiée dans un large éventail de publications d’envergure internationale, dont Times of Israel, Tablet, Midah, New English Review, Dispatch International, Commentary, Wall Street Journal Europe, National Post (Canada), Israel Affairs, Midah, NY Sun, Family Security Matters. Mme Poller est l’auteur de « The Black Flag of Jihad Stalks the Republique » et publiera fin janvier 2017 son prochain livre, «Troubled Dawn of the 21st Century ».

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Auteur : © Nidra Poller pour InfoEquitable. Si vous souhaitez reproduire cet article, merci de demander ici une autorisation écrite préalable.

Image : capture d’écran Youtube

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